De Aunafo

Photo par Sarah Lamontagne

Les fourberies de Scapin de Molière est un grand classique de la littérature française. Cette pièce a été jouée pour la première fois en 1671, il y a plus de 355 ans. Comme je l’ai lu plusieurs fois durant mon enfance à l’école, je pensais déjà savoir à quoi m’attendre en allant voir cette pièce…ô combien je me trompais!

Les fourberies de Scapin à la sauce Marie-Ève, la metteure en scène, ça donne ça: Léandre, jeune homme de bonne famille, souhaite suivre sa passion en allant étudier le théâtre à l’Université de Winnipeg afin de devenir comédien… pour le Théâtre Cercle Molière! Il s’oppose à son père, Géronte, qui souhaite qu’il reprenne l’affaire familiale. Cependant, suivre une telle formation coûte un bras, et Géronte refusera de dépenser l’ombre d’un centime dans son projet de carrière. Léandre s’en va donc demander de l’aide à Scapin, qui travaille pour son père. C’est une personne rusée et manipulatrice qui déteste la manière dont son patron abuse ses employés, et qui a bien l’intention de lui soutirer l’argent nécessaire d’une manière ou d’une autre…

En entrant dans la salle de spectacle j’ai été accueillie par un terrain de mini golf, avec plusieurs parcours, qui faisait office de scène. Impossible de distinguer le côté cour du côté jardin étant donné que les sièges du public avaient été positionnés en forme de “u” autour de la scène. Une décision ambitieuse, mais risquée : il m’est déjà arrivé de voir des pièces dans ce format, et le placement des comédiens.ennes devient alors critique. Le résultat peut être autant génialissime qu’inconvenant. Il y a eu plusieurs scènes entre Géronte et Scapin où les deux personnages, qui sont placés presque d’un bout à l’autre de la scène, se parlent et obligé le public à tourner la tête selon celle ou celui qui prend la parole, presque comme un match de tennis. J’ai trouvé cela dommage, car lorsque le public a les yeux fixés sur l’une, le jeu de réaction de l’autre passe complètement à la trappe car il est impossible de les regarder ensemble.

Concernant le contenu de la pièce elle-même, le scénario a été actualisé au goût du jour et la metteure en scène s’est permise quelques libertés. Déjà, un grand pied-de-nez à l’époque de Molière où les femmes n’avaient pas le droit de monter sur les planches. Ici, Scapin est une femme, jouée par l’actrice Ava Darrach-Gagnon, et une gredine comme on n’en fait plus. Facétieuse et rusée, elle prend le plus malin des plaisirs à se jouer de son patron, le riche Géronte. Ce personnage est interprété par Yvan Lecuyer, dont je n’avais jamais vu le jeu d’acteur auparavant. La première apparition de son personnage m’a particulièrement marquée: soutenu aux arrangements sonores de Félixe Lussier-Sturk et grâce aux éclairages d’Éric Bossé, Géronte fait une entrée tonitruante sur scène au volant de sa voiture de golf aux allures de pick-up bruyant et dispendieux décoré de dés en fourrure, le symbole des accros aux jeux de hasard, et d’une paire de boules en or symbolisant les fameux Nuts Truck, ces fausses testicules en plastique que certains conducteurs accrochent à l’arrière de leur auto. Détail amusant : en japonais « balles d’or » (kintama) est une expression qui désigne…les fameux bijoux de famille!

Géronte sauta de sa monture de fer et atterrit en produisant un claquement de chaussure sonore, autoritaire et agressif. Il règne en maître sur la scène. Car après tout, le golf n’est-il pas le terrain de jeu favori des nantis? Sa présence est imposante, de sa posture voûtée et recourbée comme un prédateur sur le point de bondir sur sa proie. Son costume aux couleurs criardes et à la coupe ambitieuse digne d’un sapologue congolais laisse savoir au public que monsieur veut être vu. Il prend de la place comme ces individus dans les transports en commun qui s’assoient en écartant les jambes au maximum. Et cela représente bien le Géronte de cette pièce : un homme riche et cupide, qui, du haut de sa chaise surélevée, montre ouvertement son mépris aux personnes qu’il juge inférieures.

Et si je parle autant de l’antagoniste au détriment du personnage principal, c’est probablement parce que le travail et le soin qui lui a été apporté, du langage corporel aux petits détails du costume et des accessoires, m’a tapé dans l’œil. J’ai été très impressionnée.

J’ai également apprécié les messages véhiculés à travers du texte ; LFDS n’est pas seulement une comédie mais aussi du théâtre engagé, et l’on y retrouve des thèmes plus sérieux comme l’impact néfaste du capitalisme, l’exploitation des ressources naturelles par les ultra-riches, l’immigration et la corruption.

Dans l’ensemble, j’ai beaucoup aimé cette pièce dont le jeu des acteurs.trices expressif, et hauts en couleurs m’ont beaucoup distraite du début à la fin. Le langage corporel a été accentué à l’extrême, ce qui me donnait l’impression de regarder un cartoon des années 90: les gestes exagérés, les expressions du visage grotesques, et les personnages qui franchissent régulièrement le 4ème mur en impliquant le public ou en commentant sur des faits et des lieux réels, c’est un vrai régal pour moi. Et j’espère que ce le sera pour vous aussi cher lecteur.trice!

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