De Gilles Ambara

Cette adaptation divertissante et inventive de la pièce classique de Molière, mise en scène par Marie-Eve Fontaine, s’autorise quelques libertés et le résultat est un curieux et quelque fois incisif mélange entre modernité et comédie médiévale. Sylvain Sabatié, auteur de cette adaptation, extrait le commentaire social de la pièce originale et y ajoute des problématiques très contemporaines comme l’écologie, l’immigration, la condition des femmes, l’exploitation de l’Afrique avec des avis bien tranchés et un vocabulaire très actuel – une réplique hilarante qualifie par exemple le Théâtre Cercle Molière de « théâtre woke ». L’idéologie progressiste est assumée.
L’histoire est quelque peu réduite par rapport à celle de Molière. Ici, Scapin (Ava Darrach Gagnon, une prestation énergique), qui est un personnage féminin plutôt que masculin ce qui constitue déjà un choix audacieux, travaille comme employée pour Géronte (Yvan Lecuyer, impressionnant dans le rôle), le dirigeant d’une multinationale ; elle est également une amie de son fils Léandre (Jack Maier). Tandis que Géronte souhaite que Léandre reprenne les rênes de l’entreprise, Léandre, lui, voudrait devenir acteur, étudier le théâtre en anglais à l’Université de Winnipeg (la mention répétée du nom du programme devient un running gag durant le spectacle) mais celui-ci ne dispose pas des fonds nécessaires. Léandre a également l’intention d’épouser Zerbinette (Axelle Oulé, lumineuse), avec ou sans l’approbation de son père. Léandre implore alors l’aide de Scapin, qui va utiliser ses fourberies pour extorquer l’argent à Géronte et en profiter pour venger la classe populaire qu’elle représente.
Le décor représente quelques emblèmes du Winnipeg francophone tels que le pont Provencher, la cathédrale de Saint-Boniface, le Théâtre Cercle Molière, sur ce qui semble être des parcours de mini-golf. On note même un clin d’oeil aux perpétuels travaux de construction dans la ville à travers un morceau inachevé, du gazon à moitié déployé et des plots orange. Le célèbre personnage de jeu vidéo Pacman apparaît également sur plusieurs artifacts et semble présager la course poursuite à laquelle Géronte et Scapin seront amenés durant le spectacle. Pacman revient aussi sous forme sonore plusieurs fois durant la représentation, et cela me permet d’embrayer sur un des points forts du spectacle, la musique.
La proposition sonore offerte par Félixe Sturk-Lussier est un mélange de genres éclectique qui inclut musique médiévale, musique classique, musique 8-bit des jeux d’arcade des années 80, avec même un remix hip-hop à un moment donné. La quintette à cordes numéro 5 de Luigi Boccherini accompagne la célébration d’une des victoires de Scapin, la symphonie No 40 de Mozart est également entendue, tandis que les bandes sons mythiques de Pacman et de Super Mario sont retravaillées à la sauce médiévale pour des scènes de poursuite. Cet usage hétéroclite et créatif vaut le détour.
Pour ce qui est du personnage de Scapin, la comédienne fait preuve d’un dynamisme et d’une présence scénique remarquable, se déplaçant sur la scène comme une ballerine et adoptant des postures de danseuse étoile. Cependant, j’aurais apprécié que le caractère espiègle et la fourberie se lisent un peu plus à travers un sourire malicieux sur son visage; il m’a semblé un peu fermé lors du premier acte, mais le deuxième a bien rétabli le tir.
Le personnage de Léandre, naïf et sot, un Super Mario grandeur nature, a le monologue le plus intéressant de la pièce, un recueil de morceaux choisis avec des références allant de Star Wars à Notre Dame de Paris, Shakespeare et notre très cher compositeur manitobain Ziz. La transformation la plus comique revient à Silvestre (Louise Deniset) qui incarne un dur à cuire
affublé d’un blouson de cuir, une perruque du 17e siècle et un bâton de cigarette. L’adaptation du personnage de Zerbinette est inspirée, même si le costume choisi pour elle est un peu en décalage avec le reste.
Les moments où les comédiens brisent le quatrième mur pour interagir avec le public sont bienvenus; au début, j’ai surtout noté dans le public des visages attentifs, un peu perplexes, semblant essayer de comprendre l’approche innovative de cette adaptation, avec quelques rires mais surtout des sourires durant le premier acte. Le deuxième acte génère beaucoup plus de rires, avec plus de situations naturellement plus comiques et des révélations fracassantes. J’ai moi même éclaté de rire à une mention de la police de l’immigration américaine « ICE ».
En résumé, cette version sort des sentiers battus et fait du neuf avec du vieux. Pour tous ceux qui aiment voir les pièces classiques sous de nouveaux angles, et qui aiment les références contemporaines et populaires, le plaisir est garanti. Même si la pièce a des accents progressistes évidents, la revanche de la classe populaire n’y est pas complète; heureusement, à la fin, le message résonne auprès du public comme des coups de bâton.

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