Les Fourberies de Scapin : pitreries et naiseries sans fin (d’une bonne façon)
De Dominique Wyrchowny

Un classique indémodable, une farce absolument absurde! Le Théâtre Cercle Molière donne vie à cette comédie classique, transformant la pièce en un véritable cartoon qui se déroule devant nos yeux. Une bande-son parfaitement adaptée, un texte modernisé et des costumes époustouflants,à savourer encore et encore.
Dans Les Fourberies de Scapin, nous découvrons l’histoire de Géronte (Yvan Lécuyer), un patron qui se place au sommet et considère les autres comme étant en dessous de lui. Au début de la pièce, son fils Léandre (Jack Maier), seul héritier, refuse de reprendre l’entreprise familiale. Il préfère se consacrer à sa passion: le théâtre… par mal chance en anglais. Léandre apprend aussi la terrible nouvelle que son père est sur le point de rentrer, après une longue absence.
Dans la pièce, on voit le personnage de Scapin (Ava Darrach-Gagnon) duper Géronte à plusieurs reprises. Elle le fait principalement pour se venger de lui, car Géronte est un riche capitaliste qui ne paie pas assez ses employés et les traite fort mal. Par ailleurs, Scapin aide le fils de Géronte à s’inscrire dans la faculté de théâtre à l’université de Winnipeg (difficile à oublier) pour poursuivre ses rêves.
Je ne connais pas très bien la pièce originale, mais je savais qu’il s’agissait d’une adaptation d’un texte de Molière. En y regardant de plus près, on découvre qu’il s’agit d’une version condensée, comportant moins de personnages que l’œuvre originale.
L’adaptation reste fidèle à l’esprit de la comédie, tout en allant plus loin grâce à une esthétique proche du cartoonish. Il s’agit des éclairages, de la bande-son ou même du jeu des comédiens ! L’adaptation brille par son esprit, elle regorge de traits d’humour et de gags, et le spectateur se sent constamment impliqué. Le « quatrième mur » est brisé, les acteurs établissent un contact visuel direct et s’adressent souvent au public.
Il y a même eu une intervention d’une spectatrice dans la salle (était-ce prévu à l’avance ? Le choix change-t-il chaque soir ?) qui participe brièvement à l’action. Ce genre d’interaction peut mettre certains spectateurs mal à l’aise. Pour ma part, j’étais un peu sur mes gardes, craignant d’être sollicité. Mais c’est le risque à courir quand on s’installe en première rangé ! En tout cas, je me suis énormément amusé à regarder ces personnages incarner des folies quotidiennes.
L’adaptation du texte était plus ou moins réussie. Le texte, qui utilise certains passage plus fidèles à l’original de Molière, est dense. L’adaptation parvient à insuffler au texte ancien un rythme et un flux qui préservent en partie son essence, mais il faut un certain temps pour s’y habituer. Peut-être au début employer le texte plus dense plus doucement et donner plus de temps de s’acclimater à la verbosité française qui nous attend. Cela dit, l’utilisation du langage moderne et les défis qu’il soulève sont très intéressants. Par exemple, les passages abordant le capitalisme, les relations actuelles entre le Canada et les États-Unis, et l’absence de cursus universitaire de théâtre en français à Winnipeg. J’ai beaucoup apprécié la variété des accents français et le talent des acteurs, des plus expérimentés aux débutants !
Mention spéciale à Géronte, interprété par Yvan Lécuyer, qui incarnait à merveille le grand méchant de cette histoire. Sa présence sur scène était imposante et frôlant l’absurde. Un vrai régal ! Il était par ailleurs parfaitement mis en valeur, non seulement par ses mésaventures (causées par Scapin), mais aussi par son costume en velours d’un orange presque écœurant, avec un pantalon trop court ! Nous reviendrons sur les costumes dans un instant.
Quant à Scapin, son interprétation était tout bonnement délirante. J’étais totalement convaincu par sa folie et son tempérament de petite peste espiègle. Par ailleurs, et je ne saurais jamais si c’était intentionnel, le personnage était campé de manière ambiguë sur le plan du genre. Le texte souligne d’ailleurs à quelques reprises que son identité sexuelle prête à interrogation, alors même qu’elle ne cesse de mener la vie dure à Géronte. (Au passage, j’ai cru pendant toute la pièce qu’il s’appelait « Gérant »… ce qui est assez cocasse et fait sans doute partie de la blague !)
Ava Darrach-Gagnon a livré une excellente prestation, campant un petit diablotin parfait. Dans l’ensemble, la troupe était réjouissante. Une belle complicité se dégageait entre certains personnages, tandis que d’autres peinent parfois à rendre leurs interactions tout à fait crédibles.
Passons maintenant à la scénographie, aux costumes, aux éclairages et à la bande-son! L’un des aspects intéressants du TCM, si vous avez déjà eu l’occasion de vous y rendre, est la modularité de sa salle, qui propose plusieurs configurations. L’une d’elles, particulièrement amusante, est ce que j’appelle «Runway». La scène se trouve alors prise en sandwich entre deux zones de gradins. Pour cette pièce, ce choix s’est avéré particulièrement judicieux, l’action se déroulant intégralement sur un parcours de minigolf, un espace qui est, par nature, rectangulaire. Ce dispositif renforce non seulement le sentiment d’immersion, comme si l’on était témoin du quotidien des personnages, mais il confère aussi une dimension de pure observation, donnant l’impression que les personnages évoluent au sein d’une petite maquette. Les costumes, quant à eux, s’inscrivent parfaitement dans cette dynamique. Ils offrent une multitude de détails à décrypter, sans pour autant détourner l’attention de l’essentiel.
Les éclairages jouent également la carte du ludique, avec des reflets projetés par des boules de disco et un jeu de lumières aux couleurs variées. Enfin, la bande-son sert idéalement le propos. Elle adopte un ton volontairement cartoonesque et décalé.
L’utilisation de mélodies familières, issues de jeux vidéo d’antique, installe une atmosphère nostalgique qui fait écho à l’esthétique visuelle du spectacle. Ce procédé est particulièrement bien exploité pour le thème musical de Géronte, qui rappelle celui d’un « boss final » dans un jeu vidéo classique.
Ce spectacle est un véritable régal, tant pour les yeux que pour les oreilles. Les comédiens se donnent à fond, maîtrisant à merveille la comédie physique et jouant avec le texte avec une aisance déconcertante. On sent, à les voir, qu’ils prennent un réel plaisir à être sur scène.
Si vous êtes en quête d’un divertissement léger et sans prétention, ce spectacle est fait pour vous. Bien qu’il effleure des sujets et des enjeux d’actualité, il ne les approfondit jamais. Même les manigances visant un milliardaire semblent totalement anodines. Et si, par hasard, vous êtes un grand amateur des pièces originales de Molière, laissez-vous tenter par cette adaptation fantaisiste, une parenthèse pleine de légèreté

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