EN PARTENERIAT AVEC CITADEL THEATRE ET LE GRAND THEATRE
De Edmond Rostand Adapted by Jessy Ardern
Photo par Dylan Hewett

Cyrano de Bergerac : le panache traverse les langues et les siècles

De Sabine Sohier-Handley


Peut-on moderniser un chef-d’œuvre du théâtre français sans lui faire perdre son âme ? C’est le pari que relève Jessy Ardern avec son adaptation anglaise de Cyrano de Bergerac, présentée au Royal Manitoba Theatre Centre dans une mise en scène d’Amanda Goldberg. Pour une spectatrice francophone, dont le français est la langue maternelle, la proposition suscite une curiosité particulière : comment retrouver en anglais la poésie, les jeux de mots et, surtout, le célèbre panache verbal du personnage d’Edmond Rostand ?

Créée en 1897, mais située au XVIIe siècle, la pièce originale se déploie en cinq actes. Ardern la restructure en deux, regroupant essentiellement les trois premiers actes dans le premier et les deux derniers dans le second. Cette condensation aurait pu sacrifier des nuances ou précipiter certains événements. Pourtant, rien d’essentiel ne semble manquer. L’histoire progresse naturellement et conserve toute sa richesse dramatique. Plus qu’une traduction, cette adaptation démontre qu’il est possible de renouveler la forme d’une œuvre tout en respectant profondément son esprit.

La poésie de Rostand dans un anglais contemporain


La langue constitue sans doute le défi le plus ambitieux de cette adaptation. Chez Rostand, les alexandrins, les rimes et les longues tirades donnent à la parole une musicalité presque aussi importante que son sens. Le texte, écrit à la fin du XIXe siècle, emprunte à une tradition littéraire qui évoque le monde des mousquetaires. Ardern fait un choix différent : celui d’un anglais résolument contemporain, mais qui conserve une écriture en vers, un rythme poétique et un goût prononcé pour les joutes verbales.
Le résultat est remarquable. Les mots fusent, les répliques s’enchaînent et l’humour trouve naturellement sa place, sans jamais faire oublier la dimension romantique et tragique de l’histoire. Une séquence chantée par les cadets de Gascogne, dont le rythme rappelle presque celui du rap, illustre particulièrement bien cette liberté d’adaptation. Le passage paraît moderne, mais reste parfaitement cohérent avec l’exubérance des personnages. À certains moments, les acteurs semblent même s’adresser directement au public, donnant l’impression que le quatrième mur s’efface.

Ce qui surprend agréablement, c’est l’intemporalité de ce langage moderne. Aucune référence culturelle trop étroitement associée à notre époque ne vient ancrer artificiellement la pièce dans les années 2020. Cette retenue laisse présager une adaptation capable de bien vieillir.

Pour qui connaît la sonorité du français, la transposition constitue une expérience particulièrement intéressante. Les alexandrins de Rostand ne se retrouvent pas nécessairement dans leur forme métrique originale, mais leur énergie et leur musicalité semblent avoir trouvé une nouvelle expression. La traduction ne se fait pas sentir comme un obstacle. On cesse rapidement de penser à la langue dans laquelle l’œuvre a été écrite pour se laisser porter par celle dans laquelle elle est jouée. Et c’est peut-être là l’une des plus belles réussites d’Ardern.

Cyrano demeure Cyrano


Si la langue change, Cyrano reste profondément fidèle au personnage imaginé par Rostand. Il est toujours cet homme paradoxal, aussi redoutable avec son épée qu’avec ses mots, capable d’affronter ses adversaires avec une audace extraordinaire, mais incapable d’avouer son amour à Roxane.
En public, il est flamboyant, provocateur et parfois susceptible. Son intelligence et son talent pour la répartie lui permettent de dominer les confrontations, tandis que son sens de l’honneur le pousse à refuser les compromis. Dans l’intimité, pourtant, cette assurance s’effondre. Son nez, qu’il perçoit comme un obstacle insurmontable à l’amour, nourrit une profonde insécurité. Derrière l’homme qui semble ne craindre personne se cache celui qui redoute plus que tout d’être rejeté.

L’acteur qui incarne Cyrano restitue admirablement cette dualité. Son aisance dans les tirades, son sens de l’humour et, particulièrement, son impressionnante maîtrise de l’épée donnent toute sa crédibilité au personnage. Mais sa plus grande réussite est peut-être de rendre également convaincante sa vulnérabilité. Le passage de la bravade à l’émotion se fait avec une remarquable justesse.
Roxane est elle aussi interprétée avec sensibilité et demeure fidèle au personnage original. Les modifications les plus visibles concernent plutôt les rôles secondaires. Ragueneau, masculin chez Rostand, devient une femme, tandis que Marie reprend une fonction rappelant celle de la duègne de Roxane. Ces changements s’intègrent naturellement à l’histoire, sans en transformer les rapports essentiels.

L’adaptation ne cherche donc pas à réinventer la psychologie des protagonistes. Elle leur offre plutôt une autre langue et une nouvelle présence scénique. Et c’est précisément cette fidélité qui permet au spectateur de retrouver le Cyrano qu’il connaît, tout en le découvrant autrement.
Une scénographie où tradition et modernité se rencontrent

La mise en scène d’Amanda Goldberg trouve un équilibre particulièrement réussi entre l’ancrage historique de l’œuvre et une esthétique plus contemporaine. Les costumes de Cyrano, de Christian et des cadets de Gascogne évoquent le XVIIe siècle, tandis que les décors, aussi beaux que relativement épurés, font preuve d’une grande efficacité.

Plutôt que de multiplier les transformations, la scénographie conserve un espace principal auquel quelques éléments viennent s’ajouter. Ces modifications suffisent à faire passer l’action d’un lieu à l’autre sans confusion. La musique et les effets sonores soutiennent aussi bien les scènes de combat que les moments plus intimes, contribuant à la fluidité de l’ensemble.

Parmi les choix visuels les plus intrigants figure la présence récurrente de l’orange. Une marchande en vend au début de la pièce, et Roxane apparaît ensuite vêtue d’une magnifique robe orange éclatante. Difficile de ne pas y voir une évocation du feu et de la passion amoureuse. Mais le fruit lui-même suggère également une autre lecture : celle d’une douceur qui peut côtoyer l’amertume, à l’image des sentiments et du destin des personnages. Sans imposer une signification unique, cette présence ajoute une dimension symbolique intéressante à la représentation.

Un autre choix, particulièrement saisissant, apparaît dans le dénouement. Chez Rostand, les feuilles mortes accompagnent les derniers instants de Cyrano. Elles évoquent l’automne, le passage du temps et l’approche de la mort. Dans la version de Goldberg, ce sont des feuilles de papier blanc, de format moderne, qui tombent du ciel.

La substitution est d’une simplicité remarquable. Pourtant, elle conserve la puissance évocatrice de l’image originale tout en lui ajoutant de nouvelles significations. Ces feuilles rappellent inévitablement les lettres écrites par Cyrano à Roxane au nom de Christian. Elles deviennent à la fois les témoins d’un amour longtemps dissimulé, du temps qui s’est écoulé et des illusions qui s’effondrent. Là où Rostand fait tomber les feuilles de l’automne, Goldberg fait tomber les mots d’une vie entière.

Quinze années d’amour et de silence


C’est dans son deuxième acte que l’adaptation révèle pleinement sa force émotionnelle. Au siège d’Arras, les cadets de Gascogne, affamés et confrontés à une mort presque certaine, voient arriver Roxane avec des provisions. Elle a bravé les dangers pour rejoindre Christian, touchée par les lettres passionnées qu’elle reçoit sans savoir qu’elles sont l’œuvre de Cyrano.

Le sacrifice de ce dernier prend alors toute son ampleur. Il a offert à Christian ses mots, son intelligence et sa sensibilité, renonçant ainsi à la possibilité d’être aimé pour lui-même. Lorsque Christian meurt avant que Roxane puisse apprendre la vérité, le mensonge devient un silence destiné à durer quinze ans.
Le dénouement conserve l’intensité de l’œuvre originale, malgré certains changements de mise en scène. Roxane apparaît désormais dans une robe noire, sobre et près du corps. L’environnement ne représente plus aussi explicitement le couvent décrit par Rostand, mais le deuil reste omniprésent.
Lorsque Cyrano, mortellement blessé, lui rend sa dernière visite, Roxane découvre enfin ce que le spectateur sait depuis longtemps. Ce sont sa voix, ses mots et sa façon de s’exprimer qui révèlent la vérité : l’homme qu’elle aimait à travers les lettres de Christian était Cyrano.

Cette révélation est d’autant plus bouleversante qu’elle transforme rétrospectivement les quinze années écoulées. Roxane n’a pas seulement pleuré un mari disparu. Elle a vécu pendant quinze ans auprès d’un homme qui l’aimait profondément, sans jamais savoir que cet amour était réciproque.

Ce temps perdu devient peut-être la plus grande tragédie de l’histoire. La mort de Cyrano est douloureuse, certes, mais c’est surtout la découverte tardive d’un bonheur désormais impossible qui bouleverse. L’adaptation anglaise préserve admirablement cette dimension de l’œuvre de Rostand.
Conclusion

L’adaptation de Cyrano de Bergerac par Jessy Ardern réussit là où bien des relectures de classiques pourraient échouer : elle renouvelle l’œuvre sans chercher à la dénaturer. La structure est resserrée, le langage modernisé et certains éléments de mise en scène réinventés, mais les personnages, les émotions et la poésie demeurent.

La qualité des interprétations, l’élégance de la scénographie et l’intelligence des choix symboliques contribuent à cette réussite. Le spectacle passe avec aisance du rire aux larmes, de l’humour à la tragédie, sans que ces contrastes paraissent artificiels.

En tant que francophone, je craignais surtout que la traduction anglaise atténue ce qui rend le texte de Rostand si particulier. J’en ressors avec l’impression inverse : cette adaptation rappelle que la force d’une grande œuvre ne réside pas uniquement dans ses mots, mais aussi dans ce qu’ils parviennent à transmettre.

Plus d’un siècle après sa création, Cyrano continue de nous faire rire, de nous émouvoir et de nous rappeler combien le courage peut parfois coexister avec la peur d’aimer. Il aura changé de langue, mais il n’aura rien perdu de son panache.

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